Dire qu'un artiste peut vous faire voyager a pris un sens particulier ces derniers jours.
Tout débuta par quelques agacements lors d'un voyage compliqué pour rejoindre la salle de l'Acclameur, à Niort. Un petit détour imprévu par La Rochelle, bien avant les Francos 2018, quelques kilomètres à pied, me voici arrivé !
Ce vendredi 23 mars, Véro était attendue à 20h30 par 2000 locaux (ou pas). Comme à l’accoutumée, les minutes d'avant-show sont l'occasion d'échanges avec les voisins d'un soir, venus eux aussi cueillir les notes étoilées d'un répertoire riche, dont quelques perles rythmeront la soirée. Le couple à ma droite, calé au premier rang, du bon côté du piano, n'en peut plus d'attendre. Madame m'explique avoir attendu ce moment depuis 30 ans, que sa voix l'apaise lorsqu'elle angoisse. L'impatience se lit également dans le regard de son époux. Il observe le matériel, me questionne, scrute la scène et veut savoir, par le détail, le menu de la soirée. "Tu ne veux pas qu'il te raconte la fin du film", lui répondra sa moitié ! J'essaie de garder le mystère entier. Je résiste à l'idée de déflorer le plaisir certain qu'ils auront à découvrir par eux-mêmes, à travers le filtre de leurs propres parcours, la richesse du spectacle à venir. Comme moi, ils voyageront, plus de deux heures durant, de textes en portées, de tableaux en récits.
Avec un peu de retard la salle s'enfonce dans une confortable obscurité d'où chacun pourra manifester son bonheur d'être présent, frapper dans ses mains sans timidité ou crainte du jugement. Laisser jaillir ses émotions ou simplement les exprimer physiquement n'est pas chose évidente pour tout le monde. Le noir d'une salle de spectacle fait alors office d'une apaisante et libératrice protection.
A Niort, la première partie du show se révélera sensiblement différente de celle de Bordeaux, le lendemain. Deux salles, deux ambiances ! L'équilibre de la playlist a été trouvé depuis plusieurs semaines déjà. La différence est ailleurs, immatérielle. Le piano est frappé avec une force inhabituelle, comme s'il lui fallait expulser quelque chose, par les mains, et par la voix rageuse qui accompagne le geste. Un tel déploiement d'énergie galvanise le public, mais Véro a besoin de plus et le demande directement. Ce soir-là, Elle en a particulièrement besoin. Lors des rappels, Tout une vie sans te voir sera chantée pour Catherine, dont le départ a rendu certains regards tristes.
Les titres sont enchaînés avec vigueur jusqu'à l'arrivée de Mehdi au piano. Véro précise au public que sa mère est née à Niort. Le grand-père maternel ne quittera la région qu'après les ravages des vignes par le mildiou ou le phylloxéra (Qu'importe). Elle ancre ses pieds sur la scène, son regard se perd vers le ciel : "Maman, souffle-moi tes souvenirs". Et je l'appelle encore est accompagné par le murmure des petits enfants que nous sommes à cet instant, comme pour ne pas la laisser seule. Elle la dédiera le lendemain à tous ceux dont la maman n'est plus.
L'apaisement s'installe peu à peu, au fil des compositions, nourri par les applaudissements, comme au beau milieu de Je me suis tellement manquée. Je ne sais pas si les gens ont eu le même ressenti que moi, mais ils offrent un tendre soutien lorsque Véro dit s'être tellement blessée. Ce signe d'amour sincère me touche. Peut-être est-il aussi le fruit de nos propres douleurs, de nos propres peurs. Rares sont les soirs où cette chanson déclenche de tels applaudissements avant la fin. A Bordeaux, comme habituellement, l'écoute sera quasi religieuse, suspendue aux paroles et aux maux, dans un silence qui quelques instants plus tard lui fera demander "Vous êtes là?"... Of course, voyons !
Quand je vais voir Véro sur scène (le plus souvent possible), je sais que de véritables tableaux vont m'être offerts. Ainsi s'en va la vie en est un que j'attends particulièrement. "Je ne sais pas pourquoi je vous la raconte, puisque tout est dedans". En effet. Très vite, nous plongeons, embarqués dans ses souvenirs d'enfance, sur la route du temps qui passe. Pendant sept minutes, nous sommes ailleurs, ni là, ni maintenant. Concentrée, le pont au piano est parfaitement exécuté et laisse presque imaginer ce tourbillon qui nous entraîne dans les spirales du temps. Elle s'applique jusqu'à lécher le doigt qui viendra frapper la note la plus aiguë. Nul besoin de fermer les portes, personne ne voudrait perdre le moindre éclat de sa mémoire. On en regrette l'absence de diffusion radio. C'est cruel de priver les autres d'un diamant comme celui-là. Mais Véro le dit, sa musique n'est pas "formatée", et ceci fait regretter cela...
La loi des poules, sportivement envoyée, vient alors le moment de se lever et de rejoindre l'avant-scène. La salle jusqu'ici sagement rangée se transforme en un tout, débordant d'une furieuse envie de bouger, dévalant les rangs, pour chanter sa Drôle de vie au plus près. A Bordeaux, les yeux affolés d'une cocotte en peluche offerte par Nicolas, quelques concerts plus tôt, et posée au pied du piano, n'en reviennent pas ! "Mais comment tout le monde sait-il à quel moment il faut se lever et courir devant ?" Me demandera Sébastien. C'était son premier concert.
Les musiciens s'amusent autant que nous et bataillent pour s'asseoir sur le tabouret du piano, libéré par une Véro tout sourire, arpentant la scène. "Il paraît que c'est la crise du logement" écrira le zébulon du trombone en voyant la photo. Le joli méli-mélo de cuivres est rapidement rejoint par Véro qui n'est pas en reste pour s'associer à la délirante équipe. Toujours prête pour la blague, elle enverra un Lily gribouille complet en plein public lors de la présentation des cordes. Je regrette encore de ne pas avoir pu filmer l'instant. Déjà, je m'étais fait surprendre à Luxey, l'été dernier. Seul le vigile, tendu de la loupiote, restera de marbre, concentré sur sa sinistre mission. Même le coiffage en règle opéré par Véro ne le fera pas broncher. D'ailleurs, quelqu'un a-t-il pensé à récupérer ce pauvre homme après le concert ? Il y est peut-être encore !
L'avantage des grandes salles est de favoriser la station debout sans risquer les "assis devant". Lorsque les pinsons nous appellent par des "Lève-toi et viens danser", amorce de Et s'il était une fois, nous sommes déjà là, fidèles ! La musique de cette chanson est du chef, Dodo (Dominique Bertram) dont il est désormais possible d'apprécier un solo à la basse, avant les rappels. Le ping-pong musical opéré par François Constantin et Loïc Pontieux précède en effet une intro de Bernard's song plus étoffée. Notons au passage le noeud pap rigolo de notre percussionniste préféré.
Je n'avais pas revu le spectacle depuis plusieurs semaines. Comme lors des tournées précédentes, des évolutions ont trouvé naturellement leur place. Le fin de Bernard's song, swing à souhait, permet au public de tenter la note finale devant cet "homme bizarre" (Steve Madaio), cerné par les regards interrogatifs de ses comparses ! Cette fin me fait penser au duo fait à Montréal en 2012. Ces moments-là voient Mehdi rejoindre les cuivres, Steve devenant choriste pour l'occasion ! Et je l'appelle encore s'habille de poésie lorsque Véro promène sa main dans la lumière chaude d'un projecteur. A Niort, nous aurons même le plaisir d'une intro rallongée sur Bahia, qui ne sera pas chantonichounée, mais partagée avec ferveur par un public vite embarqué dans son univers musical, sans résistance.
Jouant de la queue-de-pie, parce que ça l'éclate, elle aura réussi, comme toujours, à nous cueillir. L'écho de son énergie prolonge les conversations d'après concert. Un dernier au revoir aux musiciens dont le bus quitte les lieux, nous sommes tout sourire. I love you.